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  • Alexis Eve

#02 - L'art subtil du lâcher prise

Mis à jour : 7 janv. 2019

Claude Terosier - CEO de Magic Makers



" Les questions que je vais me poser sont souvent : qu’est-ce que je veux faire ? Qu’est-ce que je ne veux pas faire ? Qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? " Claude Terosier

Aujourd’hui je rencontre Claude Terosier, fondatrice et CEO de Magic Makers, l’entreprise qui apprend à coder aux enfants de six à quinze ans. Claude nous parle de l’art subtil du lâcher-prise, de l’importance de garder un espace de liberté dans son entreprise et des responsabilités que cela entraine !


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Alexis Eve : Bonjour Claude ! Magic Makers apprend aux enfants à coder et j'ai lu que tu as commencé l’aventure avec tes propres enfants ! Tu peux nous en dire un peu plus ?


Claude Terosier : Effectivement, c’est comme ça que j’ai eu l’idée ! C’était il y a 6 ans précisément (deux ans avant la fondation de Magic Makers, ndlr), mon fils ainé avait alors 8 ans. Pour ma part, j’ai fait une école d’ingénieur, Télécom ParisTech. Je me suis rendu compte de tout ce qui s’était passé en 15 ans, depuis l’obtention de mon diplôme, et que tout était allé vraiment très vite. Concrètement, quand je suis rentrée à l’école, j’ai eu ma première adresse mail et, quand j’en suis sortie, il y avait déjà les navigateurs. Aujourd’hui, tout cela semble être une évidence, mais je me suis rendu compte d’à quel point la transformation de l’informatique a eu un impact sur la société. J’ai eu la chance d’apprendre à programmer en école d’ingénieur mais je me suis dit que ce n’était pas « normal » qu’il faille faire des études supérieures pour comprendre tout ça. C’est tellement plus facile de comprendre quand on est enfant que quand on est adulte. En 2012, après quelques recherches, j’ai découvert qu’il n’y avait rien pour apprendre à programmer aux enfants et je me suis dit que c'était un véritable manque dans la société.


Quatre ans après, ton projet a bien avancé puisque plus de 10 000 enfants ont été formés par votre approche pédagogique, vous avez six centres partenaires…


L’année dernière plus de 1 000 enfants venaient en atelier à l’année. Juste sur l’été, on a eu plus de 1 500 enfants en stage en deux mois. Cela prouve bien qu’il y a un besoin et j’ai eu la chance d’accompagner sa création, même si l’on n’en est encore qu’au début. Au-delà du volume, le concept fonctionne car ce que l’on propose va au-delà de « on apprend à programmer ». Ce n’est pas juste de l’initiation, j’ai cherché à mettre au point une méthode pédagogique dans la durée. En cherchant je suis tombée sur les travaux du MIT et sur le l’outil Scratch qui apprend la programmation aux enfants. Ce qui est génial, c’est qu’il n’a pas été fait par des informaticiens, mais par des chercheurs en science de l’éducation. Au final, programmer n’est pas une fin en soi mais plutôt un superbe levier pédagogique pour apprendre à réfléchir, pour apprendre à créer, pour apprendre des concepts compliqués en les manipulant par la pratique... L’enjeu n’est vraiment pas de former des informaticiens ou des programmeurs mais vraiment d’apprendre à trouver la solution d’apprendre à se tromper, d’apprendre à créer des choses en s’amusant.


Tu disais que, au début, il y avait des gens qui te regardaient un peu comme une extra-terrestre. Cela t’arrive quand même de moins en moins aujourd’hui j’imagine non ?


Ça m’arrive de moins en moins, mais il y a quand même une partie de la population qui a « peur » de la technologie avec des idées qui reviennent telles que celle de l’addiction aux écrans. Face à ça, je me permets d’expliquer à nouveau que le numérique ne va pas disparaître et que cette transformation ne va pas s’arrêter, il faut donner les clefs aux enfants pour qu’ils ne la subissent pas et qu’ils puissent apprendre à l’utiliser. Il est possible de passer du temps intelligent sur les écrans, d’apprendre des choses. Au lieu d’avoir des enfants qui zappent sans but, on a des enfants très attentifs et très concentrés qui utilisent différentes commandes.


Sur un tout autre sujet j’ai été curieux de voir que dans ton dernier tweet tu parlais de « L’art subtil de s’en foutre » de Mark Manson ! Tu as des choses à nous dire à ce sujet ? (Rires)


(Éclat de rire) Ça a été mon livre de développement personnel pendant les vacances ! Il parle dans un langage très courant et évoque un certain nombre de sujets en lien avec la méditation et le zen. Pour moi, ça a été une grande leçon de : « comment monter son entreprise ? ». Ça fait cinq ans que je suis passée d’une idée sur une feuille blanche à des milliers d’enfants. Au début, je faisais tout toute seule, maintenant j’ai une équipe et, concrètement, c’était une énorme aventure de développement personnel car ça change tout le temps, on est tout le temps en train de sortir de sa zone de confort. Au départ on fait tout tout seul et après ça devient le contraire. Pour grandir, il faut déléguer.


Le monde des start-ups peut parfois être un peu « archétypal ». En plus de ne pas être, toi-même dans l'archétype classique, tu es aussi une « solo-entrepreneuse » ce qui est relativement rare.


Même si j’ai eu l’idée seule, j’ai très vite rencontré une personne dans cette dynamique « start-up » qui m’a aidé à fonder la boite. Cela m’a été d’une grande aide. Cependant, ça reste compliqué de construire « ensemble ». D’après moi, en France, c’est plus compliqué qu’aux États-Unis, nous ne sommes pas habitués à ce genre de chose et l’on a plus tendance à vouloir réussir tout seul. Cela peut coincer quand il s’agit de monter une entreprise à plusieurs. L’une des choses que j’ai apprises sur moi, même si ça a été très douloureux de me séparer de mon co-fondateur, c’est que ce n’était pas évident de travailler en équipe rapprochée. Je dois faire un travail sur moi tous les jours pour arriver à faire ce progrès. Il ne faut pas oublier tout de même que l’on réfléchit mieux à plusieurs, que c’est un soutien pendant les périodes de doutes. Une des choses que j’ai également apprises c’est de dire à quelqu’un quand je ne suis pas contente de son travail mais tout en restant bienveillante et en misant sur la communication non-violente.


Et ensuite comment s’est passée l’évolution de Magic Makers ?


Le changement s’est fait naturellement car j’ai toujours eu l’ambition de grandir. Rapidement, j’ai cherché à déléguer. Dès que j’ai ouvert la première structure, j’ai recruté une animatrice à temps plein, puis plusieurs, et j’ai arrêté l’animation. Si je voulais continuer à grandir, il fallait que je forme de nouveaux animateurs pour prendre cette place. Au fur et à mesure, j’ai appliqué ce schéma à toutes les fonctions de l’entreprise. Les premiers animateurs sont devenus formateurs, etc.


Au moment où tu as réussi à faire tout ça, qu’est-ce que tu as ressenti lorsqu’il a fallu déléguer et de confier ton projet ?


Ce n’est pas facile mais il faut lâcher-prise. Quand tu lances quelque chose et que tu dois le confier à quelqu’un qui ne va pas faire exactement comme toi, ça va être compliqué au début. Ce n’est pas évident, mais il faut apprendre à lâcher-prise et laisser les autres faire à leur façon tout en se donnant le droit d’intervenir lorsque l’erreur est trop grosse. À des moments, je me suis rendu compte que je demandais des choses à des personnes qui n’étaient pas en mesure de les faire donc j’ai dû calibrer les tâches que je pouvais demander et, surtout, à qui je les demandais. Les questions que je vais me poser sont souvent : qu’est-ce que je veux faire ? Qu’est-ce que je ne veux pas faire ? Qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? Personnellement, je ne peux pas être à 100% tout le temps. Pour moi, la conclusion a été de recruter un directeur général pour qu’il puisse structurer l’entreprise et que l’on puisse faire grandir l’entreprise. Si c’était à moi de le faire, cela serait beaucoup moins gérable et j’y mettrais toute mon énergie.


Ta première levée de fonds était de 600 000 euros, elle intervenait à quel moment et dans quel objectif ?


Ouvrir un centre demande d’avancer de l’argent et je me suis rendue compte que, pour grandir, il fallait des financements. La première levée de fonds nous a permis d’ouvrir les quatre centres et de changer d’échelle. Pour grandir plus, il nous fallait investir plus et, surtout, différemment. J’ai vraiment la volonté de toucher le plus grand nombre.


Est-ce que l’idée de passer un tel cap était là depuis le début pour toi ?


Je me suis toujours doutée qu’avec un modèle fait de centres et de personnes il y allait avoir besoin d’investissements. Si jamais c’était à refaire, je privilégierais peut-être des modèles un peu plus « indépendants ».


Pourquoi ?


Là aussi, c’est une leçon que j’ai apprise. Quand j’ai commencé, j’ai eu une idée innovante et j’ai tout monté avec beaucoup de liberté et peu de pression. Cependant, plus tu grandis, plus tu as des investisseurs, plus tu dois rendre des comptes. Parfois, j’ai une petite nostalgie d’une forme de liberté où j’ai moins de responsabilités. Cependant, il n’y a pas d’impact sans responsabilité. Donc, au final, je n’ai pas de regrets. Pour moi l’importance est de se remettre dans une posture où il est nouveau possible d’essayer des choses et de prendre des risques. Il faut arriver à se libérer de l’espace de créativité pour prendre du plaisir à ce que l’on fait et trouver des solutions nouvelles aux problèmes que l’on peut rencontrer tous les jours.


Quel(s) étai(en)t le(s) grand(s) changement(s) après ta première levée de fonds ?


Pour moi ça a été le fait de faire x2,5, en l’espace de 6 mois/1 an, en termes de nombres de clients, de centres et de membres dans l’équipe, et ça a été dur. C’était très formateur mais on a pu se poser la question de « qu’est-ce qui marche ? qu’est-ce qui ne marche pas ? comment faire pour que cela se passe mieux ? ». D’où le recrutement du directeur général et l’organisation de la deuxième levée de fonds.


Quand tu repense à cette période-là, qu’as-tu appris de vraiment important ?


C’est compliqué. Ce que j’ai vraiment appris, c’est que j’ai changé. Il y a pas mal de problèmes que je ne vais plus gérer de la même façon qu’avant. Je n’ai pas vraiment « compris » des choses, mais je ne fais pas de la même façon qu’avant. Par exemple, je ne recrute pas les mêmes personnes qu’il y a quelques temps. Je pourrais également dire que l’idée de l’entreprise « libérée » que je voulais mettre au point demande en fait un cadre. J’ai voulu tenter quelque chose « sans cadre », mais ça donne vraiment un univers très anxiogène et tout le monde était malheureux dans l’équipe, en particulier moi ! En plus du cadre, c’est également important d’accompagner les gens et il faut faire preuve d’une très grande maturité, à la fois personnelle et interpersonnelle. Mais, heureusement, tout cela s’apprend !


Nous sommes à la rentrée 2018, la deuxième levée de fonds est terminée et réussie. Comment est-ce que tu te sens juste après ? Qu’est-ce qu’il y a dans la tête d’une entrepreneure à ce moment-là ?


Une grande forme de sérénité car je suis super contente d’avoir fait cette levée de fond, cela nous donne les moyens de grandir et ça enlève un poids sur les épaules. Bien sûr, il y a encore quelques difficultés mais j’ai une confiance beaucoup plus grande dans le fait que l’on va pouvoir y aller et, si besoin, ajuster le tir.


Qu’est-ce qui joue dans cette confiance ?


Ce sur quoi je travaille personnellement c’est accepter que, des fois, ça ne marche, ou pas comme on veut. Lorsque l’on arrive à accepter que ça n’aille pas bien, on arrive souvent à aller au-delà. Dans tous les cas, pour trouver la solution, il faut se tromper.


Qu’est-ce qui t’aide ?


C’est un véritable travail de développement personnel. Je me suis mise à la méditation en pleine conscience qui m’aide à me voir comme je suis et à être capable de me voir réagir. Cela me permet de ne pas réagir de façon mécanique ou impulsive. Ce n’est pas facile, mais je m’entraîne tous les jours. Je suis également dans une association de dirigeants qui s’appelle EVH. Dans tous les cas, il n’y a pas de secret, ça prend du temps.


Nous arrivons à la fin de l’interview, il y a des choses que tu aimerais que l’on évoque dont on n’a pas encore parlé ?


En ce moment je réfléchis beaucoup sur les modèles économiques mais pour l’instant je ne vois pas du tout de solutions. J’aimerais trouver la possibilité de faire des modèles économiques qui soient vertueux pour la société. Comment peut-on gagner sa vie sans se faire de l’argent sur le dos des gens ? J’aimerais trouver des modèles économiques viables pour tout le monde.


Un grand merci Claude, dernière question : qu’est-ce que tu aurais envie de dire à un entrepreneur ou une entrepreneure qui se lance ?


Le plus important, c’est de savoir pourquoi. Il faut rester très clair sur ses motivations et la mission que l’on veut donner à son entreprise. Il faut se poser la question régulièrement car cela peut changer dans le temps. Chez Magic Makers la mission n’a pas changé mais la façon de le faire oui. En plus, se poser la question régulièrement, ça permet de retrouver une certaine motivation.


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